20/06/2018

Quotas: la question est ailleurs

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Le suspense a été total la semaine dernière sous la Coupole fédérale, à l'occasion du débat sur la révision du droit des sociétés. C'est finalement par 95 voix contre 94 que le Conseil national a décidé d’introduire des quotas féminins pour les entreprises cotées en Bourse. Les conseils d'administration devront compter au minimum 30% de femmes et les directions 20%, cela dans un délai de cinq, respectivement dix ans. Aucune sanction n'est prévue: les quelque 250 sociétés potentiellement concernées devront juste expliquer pour quelle(s) raison(s) l'objectif n'est pas atteint et comment elles veulent y parvenir. Le Conseil des États doit encore se prononcer.

Ce score des plus serrés illustre bien l'embarras qui règne à propos de cette problématique. Je me suis déjà exprimée maintes fois sur ce sujet: à mes yeux, imposer des quotas de femmes dans les sphères dirigeantes des entreprises s'apparente à un effet de manche et ne résout pas les questions de fond liés à ce véritable problème de société. La solution réside dans la création de conditions permettant de faciliter la promotion de celles-ci dans l’encadrement intermédiaire et supérieur des entreprises.

Quatre axes de développement

À la place de quotas un peu alibis, il me paraît indispensable de développer quatre axes principaux: la flexibilisation du travail, une fiscalité supportable, des structures d'accueil d'enfants et la formation continue. En premier lieu, donc, les entreprises devraient proposer des postes à responsabilité à temps partiel à des femmes au profil adéquat. Corollaire, les hommes devraient, de leur côté, songer à réduire leur temps de travail pour permettre aux femmes d'accéder à de tels postes. L'évolution, quoique lente, est en marche: les messieurs sont de plus en plus nombreux à opter pour un travail à 80%, voire moins. Pour pouvoir disposer de plus de temps «pour eux», mais aussi pour le consacrer à une autre activité qui donne du sens à leur vie. 

Deuxièmement, l'État doit poser les bases d'un cadre fiscal supportable où, en fin de compte, un couple ne se sentira pas découragé de travailler. En troisième lieu, l'accueil de jour des enfants doit être développé. Je rappelle à ce propos que les employeurs vaudois ont été les premiers à payer pour leur création, quand il s'est agi de mettre en place un tel réseau. Nous avons aussi consenti à augmenter les montants alloués, notamment dans le cadre de la RIE III vaudoise. La Chambre vaudoise du commerce et de l'industrie (CVCI) salue au passage la prolongation de la loi fédérale sur les aides financières à l'accueil extra-familial pour enfants, adoptée dernièrement par le Conseil national. Enfin, la formation continue devrait être développée et encouragée, car elle constitue un excellent moyen de se créer un réseau, et elle reste essentielle dans un contexte d’évolution technologique permanente.

L'accession des femmes à des fonctions dirigeantes est d'autant plus souhaitable qu'elles disposeront sous peu d'une double opportunité de se profiler: le monde professionnel va, à terme, manquer de personnel en raison du départ à la retraite programmé des baby-boomers, ainsi que du recul de l'immigration auquel on assiste déjà aujourd'hui.

La question n'est pas d'être d'accord ou pas avec les quotas. Elle est clairement ailleurs.

13/06/2018

Restaurer notre souffle pionnier

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En refusant dimanche dernier que les Jeux olympiques d'hiver se tiennent à Sion en 2026, les Valaisans ont sonné le glas d'un grand projet qui aurait, de toute évidence, apporté un élan au canton hôte et à ceux qui y étaient associés, de même qu'au pays tout entier. Il ne fait aucun doute que cet événement aurait replacé la Suisse au centre du monde, stimulé l'économie, redonné une dynamique aux valeurs sportives et démontré notre modernité. Qu'a-t-il manqué pour fédérer la population du Vieux-Pays autour de cette noble ambition? On pourra discourir encore longtemps sur les multiples raisons de cet échec, qui se sont additionnées les unes aux autres pour former un front d'opposants majoritaire. Reste l'immense déception d'un rendez-vous raté avec l'un des événements les plus porteurs du monde. Les J.O. de la jeunesse, qui s'ouvriront dans moins de deux ans à Lausanne, aviveront peut-être quelques regrets.

Ce rejet - qui n'est pas si net au regard des chiffres (54% de non) - interroge le rapport que nous entretenons avec la notion de grand projet. Dans un passé récent, nous avons connu l'Expo 02 qui, si elle a engendré pas mal d'atermoiements, a fini par constituer une belle réussite collective. Plus près de nous, la fantastique épopée du voilier «Alinghi», qui a permis à la Suisse de remporter la prestigieuse coupe de l'America en 2003 et en 2007, et qui a dopé l'innovation, nous rappelle que les collectivités publiques n'ont pas le monopole des grandes initiatives. Le secteur privé peut lui aussi être un puissant vecteur.

Des paris audacieux

L’ambition est une condition cadre du succès, ai-je écrit dans une chronique précédente. La Suisse en constitue l'illustration parfaite. Isolé au milieu de l’Europe et quasi sans ressources au cœur du XIXe siècle, notre pays a su se forger un avenir à coups de paris audacieux qui ont progressivement contribué à établir une place forte économique, politique et sociale au cœur du continent. Elle a su dompter une topographie hostile et tracer des lignes routières et ferroviaires qui, aujourd'hui encore, constituent autant de réseaux performants. L'effort doit d'ailleurs se poursuivre par le biais d'investissements conséquents pour répondre à la croissance démographique.

Au lendemain du non à Sion 2026, les questions se bousculent dans nos têtes: sommes-nous donc en panne de visions et d'aspirations? La société actuelle est-elle devenue à ce point égoïste et centrée sur elle-même que ses membres ne sont plus capables de se mobiliser et de se retrouver autour d'une ambition commune porteuse d'avenir? Face aux innombrables défis qui se dressent devant nous - technologiques, sociétaux et environnementaux -, nous avons le devoir de chercher et de trouver une perspective durable, dans tous les sens du terme.

C'est pourquoi il faut réveiller l'esprit pionnier qui caractérise notre pays depuis des décennies et initier de grands projets, générateurs d’activité économique, dans l'esprit de la responsabilité sociétale. C'est en restaurant cet élan séculaire que la Suisse pourra continuer de développer une activité économique pérenne et, ainsi, conserver sa place enviable dans le concert des nations.

Photo: DR

06/06/2018

Faisons l'économie d'une initiative irresponsable

La Suisse est devenue le laboratoire des apprentis sorciers de tout poil. Après le Revenu de base inconditionnel, balayé par le peuple et les cantons en juin 2016, la «Monnaie pleine», à qui l'on souhaite le même sort ce dimanche, voilà que point à l'horizon l'initiative populaire fédérale «Entreprises responsables – pour protéger l’être humain et l’environnement», qu'une commission du National a abordée en avril dernier. On ne devait pas voter sur ce texte avant l'été prochain, voire en 2020, mais il agite déjà les esprits même si, a priori, son intitulé est séduisant.

Cette initiative, lancée par un grand nombre d'ONG dont Greenpeace, Amnesty International ou encore Swissaid, propose rien de moins que de faire de notre pays le gendarme mondial de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Elle demande que les multinationales ayant un siège en Suisse veillent à ce que leurs activités commerciales respectent les droits humains et les normes environnementales, c'est-à-dire qu'elles fassent des affaires de manière responsable et avec une diligence raisonnable. Le principe clé est que celui qui commet un dommage devrait en assumer les conséquences et payer des dommages et intérêts.

Les initiants affirment dans leur argumentaire que «les petites et moyennes entreprises (PME) sont exclues, sauf si leur principal domaine d’activité se situe dans un secteur à haut risque, comme le commerce du diamant». En réalité, toutes les PME seraient impactées, ainsi que le démontre un expert de Credit Suisse dans un article paru en décembre dernier: pour lui, «la mise en œuvre de ce projet aurait également un impact sur les petites et moyennes entreprises. Il faudrait donc plutôt parler d’une initiative pour la responsabilité des entreprises, puisqu’elle affecterait toutes les entreprises et l’ensemble de l’économie.»

Un véritable casse-tête

Soyons clairs: ce texte implique des contraintes de vérification impossibles à mettre en œuvre. Même des entreprises suisses qui n'exportent pas, mais qui achètent des composants à l'étranger, s'exposent à des violations potentielles des législations environnementales ou du droit du travail par leurs fournisseurs, voire par les sous-traitants de ces derniers. Un véritable casse-tête. Autre écueil de taille: aucune société ne peut exclure qu'un fournisseur commette un acte délictueux, en dépit de la diligence «raisonnable» requise par les initiants.

Sous son vernis bien-pensant, cette initiative met en péril notre économie. Selon les chiffres de la fédération SwissHoldings, les sociétés multinationales installées en Suisse fournissent directement un emploi sur trois dans notre pays et contribuent pour un tiers au produit intérieur brut. Veut-on les faire fuir avec des exigences totalement hors de proportion? La très grande majorité d'entre elles a conscience que la responsabilité sociétale des entreprises est devenue incontournable.

La série que notre mensuel «demain» consacre cette année à la RSE montre que le tissu économique de notre pays prend ce thème très à cœur. La législation suisse, qui figure parmi les plus strictes dans le domaine des droits humains et de l'environnement, s'applique aux sociétés dans leurs activités quotidiennes, en particulier en ce qui concerne les obligations dévolues à leurs organes dirigeants.

Nos entreprises sont déjà responsables. Autant faire l'économie d'une initiative qui, elle, ne l'est pas.