UA-111926984-1 UA-101278801-1

08/11/2017

« No Billag », des ruines pour tout projet

Non_No_Billag_1920.jpg

Faut-il, pour faire évoluer le paysage médiatique suisse, lui appliquer la politique de la terre brûlée ? C’est la proposition de l’initiative dite « No Billag », sur laquelle nous voterons en mars prochain. Car il ne faut pas s’y méprendre : s'il est approuvé, ce texte aura sur l’information audiovisuelle de notre pays le même effet que les hordes d’Attila sur les steppes qu’elles traversaient. L’initiative ne propose rien d’autre qu’un champ de ruines.

D’abord, elle se trompe de cible. Elle ne s’attaque pas aux contours de la concession accordée à la SSR. Ce volet-là reste ouvert à la discussion, puisque les conditions de la prolongation du mandat de service public de la SSR doivent être précisées par le Conseil fédéral dans le courant de l’année prochaine (en même temps que la nouvelle loi sur les médias électroniques), pour une mise en œuvre début 2019. On sait déjà que plusieurs corrections seront apportées, qui toucheront à la définition du service public, à l’accès aux jeunes générations, au nombre de chaînes nécessaires à son application, à la place du divertissement, à la garantie d’un service d’information et d’une pluralité  culturelle, régionale et linguistique, et à la place des diffuseurs régionaux et locaux. Le débat, déjà entamé, va s’intensifier et permettra une discussion de fond sur le rôle et le périmètre de la SSR. Ses moyens, on le sait, seront déjà réduits avec la baisse du niveau général de la redevance.

L’initiative trompe aussi sa clientèle. Elle veut convaincre les entreprises que la nouvelle loi sur la radio et la télévision (LRTV), adoptée de justesse en 2015, leur coûte plus cher parce qu’elle généralise la perception de la redevance. C’est faux. Trois quart des entreprises suisses ne sont pas touchées par cette loi, et sur les 25% restant, 9% des sociétés paient moins qu’auparavant. Pour les grandes entreprises, la facture que représente la redevance est une goutte d’eau insignifiante du point de vue des coûts fixes.

Mauvaise foi partisane

Les initiants voudraient faire croire que plus personne ne regarde, ni n’écoute, les chaînes de la SSR. Là encore, c’est une contre-vérité. Si la façon traditionnelle de suivre les programmes s’érode (tout en restant significative), les multiples possibilités offertes par la technologie (podcast, replay, etc.) permettent une consommation à la carte. Et les radios régionales conservent un taux d’écoute très important, y compris chez les jeunes.

En vérité, les ressorts idéologiques des partisans de « No Billag » sont patents. Il s’agit de museler une SSR qui traiterait mal la droite et l’économie, qui ferait le lit de la gauche, et dont la politique expansionniste priverait les médias privés de solutions à la crise de la presse. Cette vision partisane fait fi de plusieurs réalités.

Premièrement, les instruments existent pour surveiller l’exercice équilibré de l’information  et - comme dit plus haut -, la discussion autour du renouvellement de la concession permettra de les affiner. Deuxième élément, il est très peu probable qu’une suppression de la SSR engendrerait un transfert de ressources vers les médias privés suisses. La concurrence publicitaire est asymétrique, et la tendance lourde observée depuis plusieurs années, qui voit le marché publicitaire se déplacer vers les GAFA (Google, Amazon, Facebook et consorts), ne fera que se renforcer. Une telle situation profiterait aussi aux médias étrangers, qui se taillent déjà une part non négligeable du marché suisse à travers les fenêtres leur ayant été accordées. Les chaînes allemandes, françaises ou italiennes créeraient-elles des contenus « suisses » ou « locaux » ? Il est sérieusement permis d’en douter.

Enfin, la suppression de tout financement public signifierait la faillite pour une majorité de radios et télévisions régionales, qui vivent de la redevance et font un travail remarquable d’information, nécessaire à la démocratie. Sans parler des soutiens à la création (cinéma, documentaires, etc.) auxquels participe largement la SSR. Nombre de productions suisses – et d'emplois - seraient simplement condamnés.

On peut discuter du mandat de service public de la SSR et, nous l'avons souligné, l’agenda politique le permet. Mais dans un pays multiculturel, les équilibres sont essentiels à l'expression du débat démocratique. L’ensemble des régions linguistiques doivent notamment pouvoir se faire entendre. Et puisque contribuer à la cohésion nationale relève de la mission constitutionnelle de ce service, maintenir un financement public pour la réaliser fait partie intégrante des conditions cadres à assurer.

25/10/2017

L’ambition est aussi une condition cadre

20171025_123138.jpg

« La Suisse est en voie de banalisation », s’exclamait l’autre jour l’écrivain et conseiller politique français Jacques Attali, de passage en Suisse romande pour promouvoir son dernier livre. On peut se demander s’il s’agit là d’un verdict ou d’un souhait, tant la position de la Suisse sur l’échiquier mondial paraît souvent déranger nos chers voisins.

Cela dit, la sentence doit aussi nous faire réfléchir, car elle n’est pas dénuée de fondement. La Suisse, cette Willensnation, s’est construite sur des audaces, des paris, des visions d’avenir qui ont sorti ce pays isolé au milieu de l’Europe de sa pauvreté, pour en faire progressivement un bastion économique, politique et social. La relecture sélective de l’histoire ne doit pas transformer ces efforts en simples manifestations d’opportunisme. On a trop tendance à penser, à l’étranger, que la Suisse n’a fait que profiter de situations de conflit pour s’enrichir et se protéger.

Elle a au contraire su faire preuve d’ambition. Sa construction politique, au XIXe siècle, a rompu avec les tentations conservatrices et posé les jalons d’une remarquable stabilité qui ne se dément pas depuis un siècle et demi. Ses investissements dans les transports ont tracé une ligne que l’on suit toujours et qui constitue un avantage concurrentiel. Nous devons à tout prix le conserver en continuant à y investir. Sans jamais céder aux sirènes de la démesure, la Suisse a su, par ailleurs, développer une politique active de la représentation et du symbole. Elle a misé sur son sens de l’organisation et de la solidarité pour mettre sur pied des événements, notamment diplomatiques, qui l’ont placée favorablement sur la carte du monde.

La manière actuelle d’empoigner les dossiers politiques fait craindre que cet esprit pionnier ne se tarisse, que tout en magnifiant le passé on maudisse l’avenir, que les soucis du quotidien empêchent d’imaginer des projets pour le futur. De grands projets, générateurs d’activité économique, qui puissent entretenir - et même rafraîchir - l’image de la Suisse dans le monde.

L’accueil circonspect réservé pour l’heure à la candidature de Sion aux Jeux olympiques d’hiver 2026 peut être interprété comme une saine prudence, qui doit pousser les promoteurs du projet à convaincre de sa validité, et de la qualité de sa préparation. Cet examen est nécessaire, mais il serait très dommage que l’on confonde l’analyse rationnelle d’un grand projet avec son dénigrement par principe. Bien sûr, l’olympisme traverse des turbulences, il doit faire œuvre d’introspection et se régénérer. Mais c’est justement la chance de la Suisse : être le pays qui aura passé de la parole aux actes, et qui aura démontré à la planète entière qu’une ambition peut être saine et bien concrétisée.

L’ambition? C’est aussi une condition cadre du succès.

18/10/2017

Immigration et emploi, le contre-exemple du Brexit

Drapeaux_CH_UE_Berne.jpg

On le sait depuis quelques semaines, l’ASIN et l’UDC préparent le lancement prochain, début 2018, d’une nouvelle initiative pour interdire la libre circulation des travailleurs. Baptisé « Limites aux frontières », ce texte vise à empêcher toute possibilité pour la Suisse de conclure ou d’adapter un traité qui octroie la libre circulation des personnes. C’est un complément à l’article 121 sur l’immigration, adopté par le peuple le 9 février 2014. Il veut verrouiller l’interprétation faite par les Chambres fédérales de l’initiative contre « l’immigration de masse » lors de l’élaboration de la loi d’application. Selon les initiants, celle-ci « trahit » l’esprit du texte et ne suit donc pas la volonté populaire.

Vouloir maîtriser ses flux migratoires est une chose, se couper de toute flexibilité économique en est une autre. Pour se convaincre des dangers d’une politique qui empêche l’économie d’adapter son recrutement à ses nécessités, pas besoin d’élaborer de longues théories. Un simple coup d’œil à un grand pays européen suffit. Le Royaume-Uni vit en direct les conséquences d’une décision de fermeture, avant même que la moindre mesure n’ait pris force de loi.

Des problèmes déjà réels

En effet, le Brexit n’est pas encore négocié que l’économie britannique subit les effets de ses futures restrictions en matière de main-d’œuvre étrangère. Des milliers de postes, pour des emplois peu gratifiants mais indispensables (comme plongeur dans un café, travailleur agricole, ouvrier dans la construction), restent inoccupés. Les patrons ont beau multiplier les annonces, aucun Britannique n’y répond, et la source des travailleurs venus (principalement) d’Europe de l’Est, ouverte en 2004, se tarit à vue d’œil. Certes, l’effondrement du cours de la livre sterling joue un rôle dans cette désertion, mais le climat anti-étranger qui a régné lors de la campagne du Brexit a fait tache d’huile, et la main-d’œuvre est-européenne se tourne vers d’autres marchés, plus accueillants.

D’autre part, le taux de chômage demeure bas. Du coup, ces emplois de deuxième choix n’intéressent pas les Britanniques. Et la crise se déplace sur un terrain plus glissant encore : le milieu hospitalier. Dans les hôpitaux anglais, on commence à manquer d’infirmières. La pénurie pourrait gagner des secteurs à haute valeur ajoutée, accélérant le risque de désertion d’institutions financières et l’effet d’entraînement désastreux pour l’économie.

Comparaison n’est pas raison ? Sans doute le cas britannique diffère-t-il de la problématique suisse, en ce sens que la Suisse n’est pas membre de l’Union européenne et qu’elle ne s’en retire pas. Mais tout de même : la Suisse bénéficie des accords bilatéraux, et de la libre circulation pour permettre à son économie de trouver les bras et les cerveaux qui lui permettent de croître et de dégager de la richesse. Elle aussi connaît un niveau de chômage très bas – encore plus bas que la Grande-Bretagne.

Dans un monde globalisé, avec une économie tournée vers l’exportation, la Suisse doit pouvoir continuer à gérer ses flux de main-d’œuvre avec précaution et intelligence. Sans se construire des barrières qui, loin d’apporter une réponse à la perte d’emploi de ses citoyens, la pénalisera encore davantage en affaiblissant sa capacité de croissance.