14/02/2018

La SSR sent le vent du boulet

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En termes d'audience - au sens large -, «No Billag» a atteint des sommets. Jamais, sans doute, on aura autant parlé d'une initiative populaire fédérale. L'enjeu, il est vrai, est considérable: il en va de l'avenir du service public audiovisuel en Suisse. À en croire les derniers sondages d'opinion, le non semble devoir l'emporter. Après avoir fait la course en tête pendant des semaines, les tenants du oui peinent désormais à convaincre la population que l'acceptation de ce texte permettrait d’entamer un débat sur l’étendue et le contenu du service public. C'est heureux, car qui peut imaginer un seul instant que le démantèlement abrupt de la SSR, avec ses 6000 employés et ses infrastructures, permettrait de remettre les choses à plat sereinement?

Cela dit, la discussion sur le périmètre de l'audiovisuel d'État n'a rien d'incongru. C'est même précisément parce que la SSR est devenue une sorte de mastodonte que l'initiative «No Billag» a été lancée. En juin 2015 déjà, un vent de fronde s'était levé lorsque le peuple avait accepté du bout des lèvres - 50,08% des voix - la révision de la loi radio/TV, qui instituait la généralisation de la redevance. Il s'en était fallu de 3700 voix! Le mécontentement demeure aujourd'hui encore. C'est pourquoi il est impératif que, en cas de rejet de «No Billag», la SSR et sa ministre de tutelle, Doris Leuthard, songent sérieusement à redimensionner l'institution, à réfléchir à ses vraies missions, et à cesser d'empiéter sur le Net au détriment des médias privés. Il est en outre certain que l'on pourrait renoncer à diffuser une bonne partie des séries TV américaines qui pullulent dans les grilles de programme ou à certaines des compétitions sportives qui sont omniprésentes sur les seconds canaux de nos chaînes nationales. Ces dernières pourraient en profiter, par ailleurs, pour démontrer davantage d'impartialité dans le traitement de certains reportages de société, qui ont une tendance fâcheuse à dépeindre l'économie comme la source de tous les maux...

La SSR, c'est une évidence, sent le vent du boulet. Son président, Jean-Michel Cina, a admis samedi dernier dans «Le Nouvelliste» que les radios et télévisions publiques devaient se réformer. «Il n'y aura aucun tabou, a-t-il affirmé. Nous analyserons tout, notamment nos processus de production et nos infrastructures.» Sur le blog «idéesuisse contre «nobillag», l'ex-directeur de l'information de celle qui s'appelait encore la TSR, Philippe Mottaz, dit son «intime conviction que la direction SSR/RTS n’est pas sourde à la fureur de cette campagne d’une part, et que de l’autre si elle ne devait pas le faire spontanément, le choix de ne rien faire ne lui sera pas laissé».

Pas de chèque en blanc

Si un rejet de «No Billag» sort des urnes le 4 mars prochain, ce qui est souhaitable, la SSR ne pourra donc pas considérer cela comme un chèque en blanc. Un débat de fond sur l'évolution du service public dans l'audiovisuel, à l'heure de la numérisation, sera plus que jamais indispensable. Un résultat serré contribuerait sans doute à mettre la pression sur l'institution pour qu'elle entame sa mue. Et si elle devait se montrer incapable de retenir les leçons d'un passé récent, on peut parier que les milieux politiques et l'opinion publique pourraient rapidement lui rafraîchir la mémoire.

Photo: DR

 

03/01/2018

Un débat de fond nécessaire sur la SSR

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«La Suisse n'a pas besoin de médias d'État.» La récente charge du rédacteur en chef de la Neue Zürcher Zeitung  contre la SSR a résonné comme un coup de tonnerre dans la campagne sur l'initiative «No Billag», sur laquelle peuple et cantons se prononceront le 4 mars prochain. En bonne doctrine libérale, on peut concevoir que l'information audiovisuelle, en particulier, soit régie par le seul marché, à l'heure du pay-per-view triomphant et de Netflix. L'argument principal des initiants, selon lequel «chaque individu doit avoir le droit de décider s'il est d’accord de dépenser plus de 450 francs par an pour la radio et de la télévision», relève en outre du bon sens. Pourquoi débourser pour un service si on ne le désire pas et, a fortiori, devoir payer pour les autres? 

À nos yeux, les défenseurs de cette vision des choses méconnaissent le rôle fédérateur que jouent les diverses chaînes de la SSR en Suisse. Aucun autre média national n'est capable de refléter la réalité helvétique dans un petit pays multiculturel comme le nôtre, tout en instituant par ailleurs, une clé de répartition financière favorable aux minorités linguistiques. Il en va ici de la solidarité confédérale comme de la solidarité tout court. 

Surtout, la SSR participe, à travers ses émissions d'information, au débat démocratique. La Constitution fédérale stipule, entre autres, que la radio et la télévision «présentent les événements de manière fidèle et reflètent équitablement la diversité des opinions». La TV et la radio publiques décryptent les enjeux politiques et économiques et contribuent, en vulgarisant des thèmes parfois complexes, à la libre formation des idées. Il faut reconnaître qu'elle s'acquitte de cette tâche plutôt bien.

Le gâteau publicitaire se réduit 

Qui remplira cette mission si la SSR venait à disparaître? Même si elle survivait à un oui le 4 mars, sous une voilure forcément réduite, imagine-t-on un instant que les citoyens paieraient à la demande pour regarder Mise au point, Infrarouge ou écouter Forum? On peut raisonnablement en douter. En outre, il est illusoire de croire que l’information de qualité peut trouver des financements hors redevance. Le gâteau publicitaire, qui se réduit et qui fragilise la presse écrite, profite toujours plus aux géants du Net, que sont Google, Apple, Facebook et Amazon, les fameux GAFA. 

Le Conseil fédéral semble avoir pris conscience des risques réels de voir la SSR disparaître. Il a annoncé cet automne que la redevance allait passer de 450 à 365 francs par année dès 2019. Cette baisse soulagera quelque peu le budget des particuliers et des entreprises qui, elles aussi, doivent s'en acquitter. Peu avant la fin de l'année dernière, il a mis en consultation le projet de nouvelle concession qui sera octroyée aux radios-TV publiques (SSR) dans un an, pour peu que celles-ci survivent à la votation de mars prochain, évidemment. Les sept Sages proposent d'accroître la part des recettes de la redevance consacrée à l'information, ce qui est une bonne chose. Il est certain que l'on peut renoncer à diffuser l'une ou l'autre de ces séries TV qui encombrent les programmes ou à quelques compétitions sportives d'un intérêt subalterne. 

Ce projet de concession relève toutefois davantage du toilettage que d'une véritable refonte. Il ne change pas le problème de fond, à savoir la propension qu'a la SSR d'empiéter sur le Net au détriment des médias privés. Si un rejet de «No Billag» sort des urnes, ce qui est souhaitable, la SSR ne devra pas considérer cela comme un blanc-seing. Un débat de fond sur l'évolution du service public audiovisuel, à l'heure de la mutation numérique des médias, demeure indispensable.

08/11/2017

« No Billag », des ruines pour tout projet

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Faut-il, pour faire évoluer le paysage médiatique suisse, lui appliquer la politique de la terre brûlée ? C’est la proposition de l’initiative dite « No Billag », sur laquelle nous voterons en mars prochain. Car il ne faut pas s’y méprendre : s'il est approuvé, ce texte aura sur l’information audiovisuelle de notre pays le même effet que les hordes d’Attila sur les steppes qu’elles traversaient. L’initiative ne propose rien d’autre qu’un champ de ruines.

D’abord, elle se trompe de cible. Elle ne s’attaque pas aux contours de la concession accordée à la SSR. Ce volet-là reste ouvert à la discussion, puisque les conditions de la prolongation du mandat de service public de la SSR doivent être précisées par le Conseil fédéral dans le courant de l’année prochaine (en même temps que la nouvelle loi sur les médias électroniques), pour une mise en œuvre début 2019. On sait déjà que plusieurs corrections seront apportées, qui toucheront à la définition du service public, à l’accès aux jeunes générations, au nombre de chaînes nécessaires à son application, à la place du divertissement, à la garantie d’un service d’information et d’une pluralité  culturelle, régionale et linguistique, et à la place des diffuseurs régionaux et locaux. Le débat, déjà entamé, va s’intensifier et permettra une discussion de fond sur le rôle et le périmètre de la SSR. Ses moyens, on le sait, seront déjà réduits avec la baisse du niveau général de la redevance.

L’initiative trompe aussi sa clientèle. Elle veut convaincre les entreprises que la nouvelle loi sur la radio et la télévision (LRTV), adoptée de justesse en 2015, leur coûte plus cher parce qu’elle généralise la perception de la redevance. C’est faux. Trois quart des entreprises suisses ne sont pas touchées par cette loi, et sur les 25% restant, 9% des sociétés paient moins qu’auparavant. Pour les grandes entreprises, la facture que représente la redevance est une goutte d’eau insignifiante du point de vue des coûts fixes.

Mauvaise foi partisane

Les initiants voudraient faire croire que plus personne ne regarde, ni n’écoute, les chaînes de la SSR. Là encore, c’est une contre-vérité. Si la façon traditionnelle de suivre les programmes s’érode (tout en restant significative), les multiples possibilités offertes par la technologie (podcast, replay, etc.) permettent une consommation à la carte. Et les radios régionales conservent un taux d’écoute très important, y compris chez les jeunes.

En vérité, les ressorts idéologiques des partisans de « No Billag » sont patents. Il s’agit de museler une SSR qui traiterait mal la droite et l’économie, qui ferait le lit de la gauche, et dont la politique expansionniste priverait les médias privés de solutions à la crise de la presse. Cette vision partisane fait fi de plusieurs réalités.

Premièrement, les instruments existent pour surveiller l’exercice équilibré de l’information  et - comme dit plus haut -, la discussion autour du renouvellement de la concession permettra de les affiner. Deuxième élément, il est très peu probable qu’une suppression de la SSR engendrerait un transfert de ressources vers les médias privés suisses. La concurrence publicitaire est asymétrique, et la tendance lourde observée depuis plusieurs années, qui voit le marché publicitaire se déplacer vers les GAFA (Google, Amazon, Facebook et consorts), ne fera que se renforcer. Une telle situation profiterait aussi aux médias étrangers, qui se taillent déjà une part non négligeable du marché suisse à travers les fenêtres leur ayant été accordées. Les chaînes allemandes, françaises ou italiennes créeraient-elles des contenus « suisses » ou « locaux » ? Il est sérieusement permis d’en douter.

Enfin, la suppression de tout financement public signifierait la faillite pour une majorité de radios et télévisions régionales, qui vivent de la redevance et font un travail remarquable d’information, nécessaire à la démocratie. Sans parler des soutiens à la création (cinéma, documentaires, etc.) auxquels participe largement la SSR. Nombre de productions suisses – et d'emplois - seraient simplement condamnés.

On peut discuter du mandat de service public de la SSR et, nous l'avons souligné, l’agenda politique le permet. Mais dans un pays multiculturel, les équilibres sont essentiels à l'expression du débat démocratique. L’ensemble des régions linguistiques doivent notamment pouvoir se faire entendre. Et puisque contribuer à la cohésion nationale relève de la mission constitutionnelle de ce service, maintenir un financement public pour la réaliser fait partie intégrante des conditions cadres à assurer.