20/05/2015

Franc fort: qui peut faire quoi?

On entend tout et le contraire sur le franc fort. Sans grandes conséquences selon certains, catastrophique selon d’autres. Les optimistes assurent que le franc s’affaiblira face à l’euro, les pessimistes redoutent son renforcement. La réalité se situe comme bien souvent entre les deux: le franc fort déploie des effets négatifs bien réels. La bonne question à se poser est: que faire?

La Suisse est tributaire de la situation internationale. Tant que la question de la dette grecque ne sera pas résolue, le franc restera fort. Et lorsque ce problème sera réglé, rien ne nous assure qu’une autre crise ne prenne pas la relève et continue à mettre notre monnaie sous pression. Sur ce front, nous ne pouvons que subir. Mais faire le dos rond en attendant que l’orage passe n’est pas une option, car le mauvais temps risque de durer. La nouvelle météo conjoncturelle et monétaire a beau être très peu engageante, nous sommes condamnés à nous adapter.

Amag, Huber & Suhner, l’industrie des machines, l’hôtellerie de montagne, la liste des exemples d’entreprises qui ont dû couper des effectifs en raison du brutal renforcement du franc contre l’euro ne cesse de s’allonger. Les entreprises recourent plus souvent au chômage partiel (+400 entreprises entre décembre et février). Les feux sont au rouge.

Les entreprises ont déjà réagi

Alors encore une fois, que faire? Je ne vais me lancer ici dans des spéculations sur la politique monétaire. Agissons à notre niveau. Les entreprises doivent réagir et elles l’ont fait. Un récent sondage montrait que deux tiers des entreprises ont baissé leurs prix (et donc leurs marges bénéficiaires). Plus de la moitié a changé de fournisseur.

Immédiatement confrontés au tourisme d’achat, les commerces ont eux aussi adapté leurs prix à une vitesse jamais vue jusqu’ici. De nombreux Suisses qui vont faire leurs courses en France ne se rendent pas compte qu’ils paient très souvent chaussures et vêtements au même prix des deux côtés de la frontière!

Grâce à la capacité de réaction de toutes les entreprises, la Suisse garde pour l’instant la tête hors de l’eau. La croissance pourrait même être un peu meilleure que ce que l’on craignait en début d’année. La zone euro, où résident plus de 50% des clients de notre industrie d'exportation, semble d'ailleurs se reprendre. Tant mieux.

L’économie fait son boulot. Aux partenaires sociaux et aux politiques, maintenant, de faire le leur. Pour les premiers, il s’agira de viser l’essentiel lors des négociations salariales de l’automne: rester compétitif. Pour les seconds, l’heure des choix est bien là: rajouter de nouvelles réglementations (contingents de main-d’œuvre étrangère, règles pénalisantes dans le Swissness…) et de nouveaux impôts (fiscalité écologique, initiative sur les successions…) n’est pas tenable. Le maintien de notre pays dans la course, en tête si possible, devrait être un thème prioritaire dans le débat des élections fédérales de cet automne!

23/08/2012

Tourisme d'achat et Swissness: des logiques contradictoires

La cohérence n'est pas le principal souci des associations de consommateurs! D'un côté elles incitent au tourisme d'achat, considérant qu'aller faire ses courses dans les supermarchés frontaliers constitue un acte de "légitime défense" des Suisses. De l'autre elles soutiennent la version la plus stricte du projet de loi Swissness, qui redéfinit les règles permettant d'apposer le label "swiss made" sur les biens fabriqués en Suisse. Or, cette révision aura notamment pour conséquence de renchérir le prix de bon nombre de produits helvétiques. 

Une bien curieuse position, que l'on peut résumer par un slogan au demeurant totalement contradictoire: "consommateurs, soyez rationnels, allez faire vos courses du samedi en France ou en Allemagne. C'est plus avantageux. Mais lorsque vous retournez au travail, le lundi matin, fabriquez des produits plus chers, car nos entreprises et nos salariés gagneront davantage". Les deux logiques s'entrechoquent. Ni l'une ni l'autre ne profitera aux Suisses à moyen terme.

Derrière le profit immédiat (du consommateur ou du fabricant de produits helvétiques), il y a la réalité du terrain. Commençons par le commerce: depuis un peu plus d'un an, profitant de la force du franc, un ménage sur quatre va faire ses courses à l'étranger au moins une fois par mois. Cela représente un manque à gagner de 4 à 5 milliards de francs – peut-être jusqu'à 8 milliards, selon certaines estimations - pour les magasins suisses. Des emplois ont déjà été supprimés. D'autres le seront inévitablement si la tendance à l'exode se poursuit, ce qui semble malheureusement être le cas.

Venons-en au Swissness: des règles plus sévères que celles en vigueur dans les pays qui nous entourent auraient pour conséquence de pousser des entreprises à délocaliser. Il est en effet évident que si le prix à payer pour décrocher le label swiss made devenait trop élevé, certains y renonceront. Et déménageront leurs usines là où la main-d'oeuvre coûte moins cher. Heureusement tout n'est pas joué avec ce projet de loi. Le Parlement fédéral peut encore corriger le tir et adopter des dispositions qui tiennent compte des spécificités et de la diversité de notre économie.

Le commerce de détail est un secteur très important en Suisse, puisqu'il occupe environ 370'000 collaborateurs. Chaque consommateur devrait se souvenir de ce chiffre lorsqu'il remplit son caddie en France voisine. Quant à l'industrie d'exportation, elle pèse pour plus de 200 milliards de francs dans l'économie suisse.  Elle mérite une loi sur mesure, qui tienne compte de la situation différenciée de chacune de ses branches. Le Swissness est une bonne chose, qui permettra en particulier d'exclure les tricheurs. Reste à trouver le bon dosage.

07/03/2012

Swissness: ne pas être plus royaliste que le roi

La "suissitude" des produits, le fameux "swiss made", mérite une protection renforcée. Trop de fabricants étrangers parviennent à vendre sous le label helvétique des biens qui n'ont de suisse qu'un lointain cousinage (et même parfois aucune parenté). Des contrôles et des dispositions plus sévères s'imposent. Reste que trop en faire pourrait se révéler contre-productif: pour l'emploi et pour notre industrie.

Je m'explique. Le "swiss made" est un atout essentiel de notre pays. La réputation de notre savoir-faire et la qualité de notre travail permettent de vendre les produits frappés du sceau "suisse"  – que ce soit des machines ou des denrées alimentaires - jusqu'à 20% plus cher que des produits concurrents arborant la nationalité française ou américaine (exemples arbitraires). A elles seules, les branches de l'horlogerie, du bijou, du chocolat et des machines dégagent une plus-value de 5,8 milliards, soit 1% du produit intérieur brut, rien qu'avec le label suisse.

Changer les règles, comme pourraient le faire les Chambres fédérales la semaine prochaine en entamant le débat sur loi sur les marques, n'irait pas sans conséquence. Dans l'industrie, la règle actuelle du "swiss made" est la suivante: il faut qu'au moins 50% du prix de revient d'une marchandise soit réalisé en Suisse. Le projet "Swissness" projette de porter cette proportion à 60% tout en inscrivant dans la loi que l’activité ayant donné au produit ses caractéristiques essentielles doit se dérouler au lieu de la provenance.

Ces 10% supplémentaires peuvent a priori sembler peu de chose. Et être de nature à renforcer la place industrielle helvétique: "cela entraînera le rapatriement d'activités aujourd'hui délocalisées", assurent les partisans du changement. Dans la réalité, les choses sont malheureusement beaucoup plus compliquées: les entreprises suisses jonglent avec des coûts de production plus élevés qu'ailleurs (salaires, charges sociales, loyers, assurances, etc.) et le phénomène est renforcé, depuis deux ans, avec le franc fort.

La règle des 60% s'ajoutera à ces obstacles. Très concrètement, les Chambres de commerce suisses estiment que 30 à 40% des exportations actuelles ne pourraient plus bénéficier du label suisse. Espérer qu'elles relocalisent en Suisse ce qui est aujourd'hui sous-traité ou fabriqué par des filiales à l'étranger tient de la gageure. Dans la majorité des cas, l'opération ne serait pas rentable, parce que les coûts de production en Suisse seront supérieurs à la plus-value que pourrait générer le "Swissness".

Que feront alors les sociétés? Elles n'auront d'autres choix que de renoncer au "swiss made". Et de se contenter de certifications d'origine, basée sur les règles douanières (qui elles maintiennent la part de 50%). Bonjour la simplification! Deux méthodes différentes pour définir l'origine. A l'étranger, on peut être sûr que plus personne n'y comprendra rien… mais on découvrira rapidement que la simple certification de provenance ne pourra plus justifier un prix aussi élevé qu'aujourd'hui pour les marchandises suisses. Résultat: ceux qui ne pourront pas relocaliser… délocaliseront davantage. En termes d'emplois, un tel mouvement serait catastrophique.

Heureusement, tout n'est pas joué. Les parlementaires fédéraux peuvent encore changer la donne!