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08/11/2017

« No Billag », des ruines pour tout projet

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Faut-il, pour faire évoluer le paysage médiatique suisse, lui appliquer la politique de la terre brûlée ? C’est la proposition de l’initiative dite « No Billag », sur laquelle nous voterons en mars prochain. Car il ne faut pas s’y méprendre : s'il est approuvé, ce texte aura sur l’information audiovisuelle de notre pays le même effet que les hordes d’Attila sur les steppes qu’elles traversaient. L’initiative ne propose rien d’autre qu’un champ de ruines.

D’abord, elle se trompe de cible. Elle ne s’attaque pas aux contours de la concession accordée à la SSR. Ce volet-là reste ouvert à la discussion, puisque les conditions de la prolongation du mandat de service public de la SSR doivent être précisées par le Conseil fédéral dans le courant de l’année prochaine (en même temps que la nouvelle loi sur les médias électroniques), pour une mise en œuvre début 2019. On sait déjà que plusieurs corrections seront apportées, qui toucheront à la définition du service public, à l’accès aux jeunes générations, au nombre de chaînes nécessaires à son application, à la place du divertissement, à la garantie d’un service d’information et d’une pluralité  culturelle, régionale et linguistique, et à la place des diffuseurs régionaux et locaux. Le débat, déjà entamé, va s’intensifier et permettra une discussion de fond sur le rôle et le périmètre de la SSR. Ses moyens, on le sait, seront déjà réduits avec la baisse du niveau général de la redevance.

L’initiative trompe aussi sa clientèle. Elle veut convaincre les entreprises que la nouvelle loi sur la radio et la télévision (LRTV), adoptée de justesse en 2015, leur coûte plus cher parce qu’elle généralise la perception de la redevance. C’est faux. Trois quart des entreprises suisses ne sont pas touchées par cette loi, et sur les 25% restant, 9% des sociétés paient moins qu’auparavant. Pour les grandes entreprises, la facture que représente la redevance est une goutte d’eau insignifiante du point de vue des coûts fixes.

Mauvaise foi partisane

Les initiants voudraient faire croire que plus personne ne regarde, ni n’écoute, les chaînes de la SSR. Là encore, c’est une contre-vérité. Si la façon traditionnelle de suivre les programmes s’érode (tout en restant significative), les multiples possibilités offertes par la technologie (podcast, replay, etc.) permettent une consommation à la carte. Et les radios régionales conservent un taux d’écoute très important, y compris chez les jeunes.

En vérité, les ressorts idéologiques des partisans de « No Billag » sont patents. Il s’agit de museler une SSR qui traiterait mal la droite et l’économie, qui ferait le lit de la gauche, et dont la politique expansionniste priverait les médias privés de solutions à la crise de la presse. Cette vision partisane fait fi de plusieurs réalités.

Premièrement, les instruments existent pour surveiller l’exercice équilibré de l’information  et - comme dit plus haut -, la discussion autour du renouvellement de la concession permettra de les affiner. Deuxième élément, il est très peu probable qu’une suppression de la SSR engendrerait un transfert de ressources vers les médias privés suisses. La concurrence publicitaire est asymétrique, et la tendance lourde observée depuis plusieurs années, qui voit le marché publicitaire se déplacer vers les GAFA (Google, Amazon, Facebook et consorts), ne fera que se renforcer. Une telle situation profiterait aussi aux médias étrangers, qui se taillent déjà une part non négligeable du marché suisse à travers les fenêtres leur ayant été accordées. Les chaînes allemandes, françaises ou italiennes créeraient-elles des contenus « suisses » ou « locaux » ? Il est sérieusement permis d’en douter.

Enfin, la suppression de tout financement public signifierait la faillite pour une majorité de radios et télévisions régionales, qui vivent de la redevance et font un travail remarquable d’information, nécessaire à la démocratie. Sans parler des soutiens à la création (cinéma, documentaires, etc.) auxquels participe largement la SSR. Nombre de productions suisses – et d'emplois - seraient simplement condamnés.

On peut discuter du mandat de service public de la SSR et, nous l'avons souligné, l’agenda politique le permet. Mais dans un pays multiculturel, les équilibres sont essentiels à l'expression du débat démocratique. L’ensemble des régions linguistiques doivent notamment pouvoir se faire entendre. Et puisque contribuer à la cohésion nationale relève de la mission constitutionnelle de ce service, maintenir un financement public pour la réaliser fait partie intégrante des conditions cadres à assurer.

25/10/2017

L’ambition est aussi une condition cadre

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« La Suisse est en voie de banalisation », s’exclamait l’autre jour l’écrivain et conseiller politique français Jacques Attali, de passage en Suisse romande pour promouvoir son dernier livre. On peut se demander s’il s’agit là d’un verdict ou d’un souhait, tant la position de la Suisse sur l’échiquier mondial paraît souvent déranger nos chers voisins.

Cela dit, la sentence doit aussi nous faire réfléchir, car elle n’est pas dénuée de fondement. La Suisse, cette Willensnation, s’est construite sur des audaces, des paris, des visions d’avenir qui ont sorti ce pays isolé au milieu de l’Europe de sa pauvreté, pour en faire progressivement un bastion économique, politique et social. La relecture sélective de l’histoire ne doit pas transformer ces efforts en simples manifestations d’opportunisme. On a trop tendance à penser, à l’étranger, que la Suisse n’a fait que profiter de situations de conflit pour s’enrichir et se protéger.

Elle a au contraire su faire preuve d’ambition. Sa construction politique, au XIXe siècle, a rompu avec les tentations conservatrices et posé les jalons d’une remarquable stabilité qui ne se dément pas depuis un siècle et demi. Ses investissements dans les transports ont tracé une ligne que l’on suit toujours et qui constitue un avantage concurrentiel. Nous devons à tout prix le conserver en continuant à y investir. Sans jamais céder aux sirènes de la démesure, la Suisse a su, par ailleurs, développer une politique active de la représentation et du symbole. Elle a misé sur son sens de l’organisation et de la solidarité pour mettre sur pied des événements, notamment diplomatiques, qui l’ont placée favorablement sur la carte du monde.

La manière actuelle d’empoigner les dossiers politiques fait craindre que cet esprit pionnier ne se tarisse, que tout en magnifiant le passé on maudisse l’avenir, que les soucis du quotidien empêchent d’imaginer des projets pour le futur. De grands projets, générateurs d’activité économique, qui puissent entretenir - et même rafraîchir - l’image de la Suisse dans le monde.

L’accueil circonspect réservé pour l’heure à la candidature de Sion aux Jeux olympiques d’hiver 2026 peut être interprété comme une saine prudence, qui doit pousser les promoteurs du projet à convaincre de sa validité, et de la qualité de sa préparation. Cet examen est nécessaire, mais il serait très dommage que l’on confonde l’analyse rationnelle d’un grand projet avec son dénigrement par principe. Bien sûr, l’olympisme traverse des turbulences, il doit faire œuvre d’introspection et se régénérer. Mais c’est justement la chance de la Suisse : être le pays qui aura passé de la parole aux actes, et qui aura démontré à la planète entière qu’une ambition peut être saine et bien concrétisée.

L’ambition? C’est aussi une condition cadre du succès.